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  • Jours toxiques, Roxana Robinson

    usa,drogue,héroïne,addiction,familleSi une chose n'est plus à prouver dans la littérature, de quelque nationalité que ce soit, c'est que le thème de la famille est omniprésent. Rarement sous des jours très positifs il faut bien l'avouer. Roxana Robinson s'engage elle aussi dans ce territoire, mais le mot "toxique" ne va pas chez elle de paire uniquement avec les relations intra-familiales, aussi compliquées soient-elles. Si les jours que l'on partage avec ses personnages, dans la vieille maison brinquebalante du Maine, sont toxiques, c'est avant tout au sens propre.

    Julia, la mère, Wendell, le père, se font empoisonner à feu lent par l'héroïnomanie de leur fils cadet, Jack. Steven, l'aîné, supporte de moins en moins les incartades de son frère. Un frère qui est devenu un autre, prêt à tout, et inconscient de l'être, pour pallier au manque morbide et intolérable. Mensonges, fugues, vols. Et pour chacun la grande remise en cause ; qu'ai-je fait ? que n'ai-je pas fait ? et surtout, que puis-je faire maintenant ? Même les grands-parents et la tante de Jack se retrouvent questionnés par les événements. 

    L'écriture de Roxana Robinson glisse insensiblement des pensées de Jack à celles des autres personnages, presque sans qu'on n'y prenne garde. Tous les raisonnements vacillent sous l'incompréhension et les questions obsédantes. Sauf ceux de Jack. Car Jack ne se pose pas de question. Il obéit à sa dépendance.

    Fascinant.

    Jours toxiques, Roxana Robinson (USA). 10/18. 589 pages. 9, 60 €

    Catégories : Littérature Américaine 0 commentaire
  • Banquises, Valentine Goby

    41lx09bdeYL._.jpgSi le froid emprisonne bien de l'eau pendant des millions d'années, anesthésie les douleurs passagères, crée des ponts entre des rives, ne pourrait-il pas aussi donner des réponses à des questions irrésolues, et peut-être insolubles ? Sans doute, sinon, que chercherait Lisa, quand elle laisse mari et enfants pour s'envoler pour le Groenland, où sa soeur, Sarah, a disparu 28 ans plus tôt ? 28 ans de silence, d'absence, de doute. 28 ans pendant lesquels la soeur aînée est restée la jeune fille d'une vingtaine d'années.

    Une disparition n'a pas la franchise intolérable d'un décès. Et l'attente d'une famille aux aguets à côté du téléphone à longueur d'années dans l'espoir de l'appel qui va tout expliquer porte, à parts égales, l'espoir et l'empoisonnement.

    Le voyage sur les traces de la soeur énigmatique va donc avoir lieu. Dans un paysage à couper le souffle, certes, mais le Groënland de 2010 n'a pas grand chose d'une carte postale. On y tue les chiens devenus trop nombreux à nourrir quand la glace fond. L'odeur pestilentielle des eaux usées qui dégèlent n'a rien de poétique. Le poisson n'est plus là. Ce n'est pas ce que venait découvrir Lisa, mais empêchée de repartir par l'éruption du fameux volcan islandais, elle va, aussi, voir tout ça.

    Quant à la quête de sa soeur, le retour sur les lieux lui permet une sorte de recueillement, de retour sur soi, pendant lequel elle va comprendre et s'avouer des choses, s'autoriser à formuler des peines et des rancoeurs. Comprendre sa propre histoire à la lumière de l'événement, de cette disparition. Mais les questions en suspens sont nombreuses à y rester. Comme figées dans la glace.

    Banquises, Valentine Goby (France). Le livre de poche. 210 pages. 6, 60 €

    Si vous avez aimé Banquises, le thème de la perte dans la fratrie, vous aimerez peut-être Les lisières, d'Olivier Adam, ou encore Des vies d'oiseaux, de Véronique Ovaldé.

    Catégories : Littérature Française 0 commentaire
  • Valentine Goby : "J'ai besoin du terrain, de la matière..."

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    Alors qu'elle fait la tournée des librairies pour rencontrer les lecteurs de Kinderzimmer, son dernier roman au succès retentissant, Valentine Goby a accepté de répondre aux questions de Fais-moi les poches sur Banquises, son précédent opus. Elle revient sur l'immersion nécessaire à l'écriture de ce roman, sur les métaphores qu'il emprunte. Merci à elle pour sa disponibilité incroyable et la force de ses réponses !

    Fais-moi les poches ! On peut lire en exergue de Banquises que vous avez bénéficié d'une mission au Groenland pour la préparation de ce roman...

    Valentine Goby - Oui, je n'écris pas une œuvre de création pure. Jamais. J'ai besoin du terrain, de la matière, de l'Histoire, de la Géographie. Je voulais partir vérifier une hypothèse : il est aussi violent pour une famille de perdre un de ses membres essentiels que pour une communauté de perdre un élément central de son territoire : la banquise. Et que la perte force les identités à se redéfinir profondément, singulières et collectives. Ce voyage coûtait très cher. C'est pauvre, la banquise, mais c'est d'un accès difficile. Plusieurs avions de plus en plus petits, jusqu'à l'hélicoptère. Et puis il faut un équipement spécifique, puisque je voulais partir chasser sur la glace. J'ai fait une demande de bourse de recherche, sans laquelle je n'aurais jamais pu faire le voyage.

    FMLP - Aviez-vous envisagé ce scénario de roman uniquement dans ce décor ? 

    V. G - J'ai d'abord travaillé sur la famille. Ce qu'est une famille. Une entité singulière, composée d'individus qui eux-mêmes revendiquent une singularité, et forment ensemble une entité encore différente de l'addition des personnalités. Pour le sentiment de la perte, le poids de l'absence, je voulais un territoire symbolique. J'ai vu des images du Cop 15, sommet de Copenhague qui a été un échec retentissant pour la coopération internationale. Et soudain ces images de glace qui fond m'ont touchée. Non pas comme un phénomène lointain, extérieur, pour lequel j'aurais éprouvé une forme de compassion, mais comme une perte intime. J'ai eu envie que la petite et la grande échelle se répondent. Car ces banquises, ce sont des territoires si visibles, quand ils s'effacent. Comme les gens, dont l'empreinte, le contour est parfois plus vaste que la présence physique : ils prennent alors tout l'espace.

    FMLP - Pourquoi ces lieux vous attiraient-ils ? 

    V. GPour leur valeur symbolique, métaphorique. La banquise s'efface inexorablement. La banquise est aussi un lieu dans lequel le face-à-face avec soi-même est irrémédiable, et constant. C'est très impressionnant, je l'ai vécu comme un bouleversement salutaire et terrifiant. Nul dérivatif, nulle digression dans le paysage, peu d'ombre : on ne peut pas se mentir, sur la banquise. Mon personnage ne pouvait pas se mentir. Et puis c'est un lieu aux spécificités acoustiques étonnantes. Et Sarah, cette jeune femme qui s'en va au Groenland, est acousticienne. La banquise, c'est une surface de réverbération maximale, mais nul obstacle ne renvoie le son : il s'enfuit donc, à une vitesse fulgurante, et meurt de n'être renvoyé par rien. Belle métaphore, aussi, de la perte. Sarah, sur la banquise, vient chercher le silence.

    FMLP - Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez travaillé sur place ?

    V. GUne bourse de recherche Stendhal m'a permis de partir, et de vivre avec des groenlandais du village d'Uummannaq, chasseurs-pêcheurs, 1000 environ, et 5000 chiens pendant près de 6 semaines. C'est beaucoup d'attente. Beaucoup de silence. Beaucoup d'observation. J'ai regardé, écouté, sans comprendre car je ne parlais pas la langue. Je me suis laissée emmenée, guider. Le temps était complètement étiré. Il n'y avait plus de nuit. Il n'y a pas grand chose à raconter de plus que ce qui est dans le livre. J'étais sur une île entourée de banquise, puis d'eau, complètement isolée. J'ai marché, pris des photos de la fonte des glaces, je suis partie sur la glace avec les chiens, j'ai vu les chiens inutiles, ils ont été tués. Tout cela, je l'ai vu. Et puis je l'ai écrit.

    FMLP - La fin d'une époque pour les habitants du Groenland transparaît beaucoup dans vos lignes. Est-ce à mettre en relation avec le fin des illusions de Lisa, votre personnage ? 

    V.GJe ne crois pas que Lisa ait la moindre illusion. Elle ne part pas pour retrouver sa sœur, ou alors c'est son empreinte qu'elle cherche, celle du dernier voyage. Lisa a dû imaginer sa sœur morte pour continuer à vivre, elle qui était toute adolescente quand Sarah a disparu. Ce voyage est une façon de dire au-revoir à Sarah, de se réconcilier avec soi-même, de suturer les bords du temps.

    FMLP - Votre dernier roman, Kinderzimmer, en est à sa 7ème réimpression ! Ce succès vous laisse-t-il encore le temps d'écrire ?

    V. GNon. Mais ce n'est pas seulement le succès, c'est que j'ai dit oui à 70 librairies, à qui je dois bien cela, elles qui soutiennent le livre magnifiquement. Et puis c'est un livre qu'on porte, vraiment, on ne se défait pas de l'avoir écrit par décret. J'ai besoin de temps avec lui. J'écris pour la jeunesse. Je prépare mes cours pour Sciences-Po, une conférence sur Charlotte Delbo. Mais je n'écris pas encore un autre roman, je n'en ai même pas l'idée...

    © Crédit photo : Fanny Dion

    Valentine Goby a aussi écrit Kinderzimmer (Actes Sud) et en format poche : L'échappée, Qui touche à mon corps je le tue, Des corps en silence, La note sensible, Petite éloge des grandes villes (Folio). Elle écrit aussi pour la jeunesse.
    Catégories : Livre, Rencontres 0 commentaire
  • Chasseurs de tête, Jo Nesbø


    001412979.jpgUne fois n'est pas coutume, le coup de coeur de la semaine est noir, très noir. Mais, non promis, il ne s'agit pas d'un polar scandinave (les quelques policiers que l'on verra apparaître ne le feront que furtivement, très....). Certains diront que je chipote, mais il s'agit bel et bien d'un thriller, bon, norvégien, je le concède. De la catégorie qu'on doit lire d'une traite sous peine d'insomnies carabinées.

    Le "héros" (terme très peu approprié, vous verrez), Roger Brown, est chasseur de tête. Il recrute des dirigeants pour de très grandes entreprises et ne s'embarrasse pas pour cela de considérations bassement humanistes. Il fait plutôt confiance aux techniques éprouvées du FBI, des étapes étudiées pour faire apparaître le plus clairement et le plus rapidement possible la personnalité du suspect, ou du candidat. Mais comme l'activité est très lucrative, son niveau de vie, et celui de sa femme, sont très exigeants. Quelques activités annexes permettent donc de mettre du beurre dans les épinards, ou à défaut de la truffe dans le caviar. Jusqu'au jour, bien sûr, où les choses vont se compliquer. Sévères les complications....

    Lire un thriller bien mené n'est pas si courant. Pourtant ici, tout est bien ficelé. Au point que jusqu'aux dernières pages, on se fait manipuler. Jo Nesbø agit en pick-pocket : on ne voit rien venir et on reste soufflé !

     Chasseurs de tête, Jo Nesbø (Norvège). Folio. 320 pages. 7, 20 €

    Catégories : Littérature Scandinave 2 commentaires